jeudi 20 septembre 2007

La dépossession du moi

Le terme « ALIENATION », désigne l'état d'inconscience de tout homme, privé de sa vraie nature humaine. Dans l'univers médical, l'aliénation est assimilée à un état de déficience psychologique synonyme de maladie mentale grave, voire de folie pure. Pour les praticiens, «aliénation » rime encore avec « démence » et « déséquilibre psychologique ». Ainsi, en ouvrant le grand Larousse universel, on découvre la définition suivante pour « aliénation mentale » : « Etat d'un sujet dont les facultés mentales sont gravement altérées et ne lui permettent plus de mener une existence compatibilité avec la vie sociale ».
Dans le domaine de la philosophie, le terme «aliéné» évoque généralement, un individu dont le comportement reste étranger à sa nature originelle. Cela peut être le résultat d'un accident ou d'un long processus psychologique. Aliénation et étrangeté vont donc de pair.
Mais « l'aliénation », si on lui adjoint le qualificatif de « culturelle », le terme décrit alors un traumatisme psychologique, une situation particulière où un homme voire un peuple tout entier, asservi, infériorisé, complexé, ignorant, désorienté, frustré, résigné et faible mentalement, est devenu la «propriété» intellectuelle, morale, spirituelle, économique, culturelle et voire même physique d'un autre homme ou d'un autre peuple dominateur. Ceci, sans qu'il soit en mesure de prendre conscience de la gravité et de l'anormalité de sa mise sous tutelle et de sa condition d'aliéné culturel. Compte tenu du champ sémantique du mot «aliéné» définit plus haut, je vous laisse apprécier le sérieux de la problématique. Chose particulière, il n'existe aucune loi protégeant les aliénés culturels et aucune disposition légale n'a été prise pour les soigner.


Que nous dit notre mémoire historique d'ex-colonisé ? En notre âme et conscience, notre aliénation culturelle sous-tend l'attaque, l'agression voire le viol d'un esprit libre africain par une conscience inhumaine occidentale, assoiffée de conquête et de richesses terrestres. Intrusion soudaine ou progressive, dans tous les cas, l'objectif poursuivi fut clair : altérer, gangrener, souiller, empoisonner, détruire l'esprit libre africain pour en faire une marionnette soumise, un instrument de production corvéable à merci et non rémunéré. La conscience inhumaine occidentale, tel un apprenti sorcier, a déstructuré l'esprit libre africain, lui a enlevé ses facultés de raisonnement originelles pour mieux l'outrager. Sa mission fut précise : contaminer le passé, dominer le présent pour s'approprier l'avenir !
C'est que l'esprit libre africain a ses propres fondements idéologiques, son intériorité, sa culture. Son passé est l'âme même de son présent. Sa mémoire est la boussole de sa conscience. Ses facultés de raisonnement sont l'énergie motrice de ses actes. Ainsi, pour s'approprier l'esprit libre africain, la conscience inhumaine occidentale s'est attaquée à ses fondements à savoir, sa liberté, sa mémoire, son histoire, sa grandeur, son prestige, son humanité, sa culture, sa spiritualité et son originalité. En alternant force brutale et persuasion mentale, elle l'a déstructuré au gré de ses fantasmes et de ses intérêts.

La première aliénation que nous fait subir la violence consiste donc en ce qu'une, autre conscience refuse de reconnaître à notre existence, la signification qu'elle a dans le texte de la société, de notre histoire, de notre mémoire où nous la reconnaissons (...) Pour elle, notre présence n'est pas le signe d'un passé, d'une œuvre, d'une fonction, de mérites divers, d'une généalogie qui en serait la signification.

Ainsi, il devient essentiel de comprendre que la conscience inhumaine occidentale suit une stratégie de domination parfaitement étudiée, huilée, précise et dont les résultats sont garantis «sur facture», En refusant tout mérite à sa proie africaine, elle sait qu'elle use d'une violence mentale qui détruit toute faculté de se reconstruire après l'outrage. Et comme pour dévoiler l'intrigue de ce funeste plan, le professeur (Nicolas de Grimaldi) conclu objectivement son analyse en révélant qu'en :
« Nous assignant a n'être rien de plus que ce peu d'espace que notre corps occupe, en nous soustrayant à tout système de signification (...), elle manifeste que pour elle, notre existence est absolument insignifiante ».
C'est donc là, l'action secrète de la conscience agressive occidentale : nier et inférioriser les fondements historiques et culturels de l'esprit africain pour en faire progressivement un amnésique, un complexé, un serviteur, un esclave, un aliéné, un Bounty, un assimilé..., bref un être humain au demeurant, « étrange ».

L’aliénation culturelle avilit l'esprit africain car elle le force à se concevoir dans le rapport de force psychologique qui l'oppose à la conscience agressive occidentale, comme une entité d'essence inférieure. Son besoin légitime de valorisation dans le contexte social blanc, la force à rejeter toute trace de son Moi nègre originel et à se placer sous la tutelle culturelle de la conscience extérieure dominatrice. Son idéal religieux, conjugal, culturel, historique, philosophique et économique va fuir cette négritude socialement dévalorisante, pour s'identifier aux idéaux du paradigme occidental.

Quelques fois, l'aliénation se manifeste dans la violence. Violence de ceux qui utilisent des produits nocifs pour s'éclaircir la peau, violence des religieux qui rejette toute idée d'un Dieu unique noir (mais qui ne voit aucun problème pour le diable noir), violence de ceux qui s'occidentalisent à outrance, violence de ceux qui profitant des faveurs des média occidentaux, fustigent ceux qui refusent toute aliénation culturelle. Franchement, avez-vous vu des Noirs dire qu'ils trouvaient d'autres Noirs trop noir, avant le contact avec les Blancs ? A ce sentiment d'aliénation culturelle vient encore se greffer une sensation générale de crainte, de peur indescriptible, impalpable face à l'obligation d'avoir à lutter pour sa liberté.

Dans un tel contexte, l'aliénation culturelle se fait naturellement l'alliée de la peur/désorganisation/résignation. Les hommes et les femmes croient lutter en sombrant dans la débrouillardise qui n'est et ne reste qu'un palliatif au mal, bref qu'une fuite en avant. On le voit, ces diverses situations sont le fruit de ce fameux conflit entre le « Moi Africain » agressé et le «Sur-Moi Occidental» conquérant. Il engendre des manifestations diverses (déclarations, raisonnement, attitude, choix, etc.) souvent irrationnelles que nous pouvons classer comme suit :
Le conflit physiologique : le sujet cherche à fuir tout ce qui peut lui rappeler sa négritude du genre « Ah non, je ne suis pas noire, t'as pas vu que ma peau est moins foncée que la tienne!». Ouvrez un magazine « black » vendu chez les marchands de journaux et vous comprendrez les dégâts du conflit physiologique. Vous y trouverez un nombre incalculable de publicités pour des produits de blanchiment de la peau, des tissages, des lentilles pour les yeux, du défrisant, etc. Le Nègre fuit ses originaires africaines trop lourdes à porter. « Honte de ses origines. Honte d'être noire. Honte de descendre d'Africains. Complexe d'infériorité. Manipulation. Trouble identitaire. Aliénation de la réflexion. Assimilation a deux revers ».

Le conflit intellectuel : Faute d'investigation historiographique et en raison du silence de l'école, le sujet a fini par croire que sa couleur de peau était un obstacle à l'intelligence humaine. La conscience agressive, en faisant croire aux Nègres que leurs ancêtres n'avaient été qu'une bande de bons à rien, a entraîné l'écroulement de leur « Moi Africain ». Pour le constater, il suffit d'aborder la question des inventeurs et savants noirs. Tout autant que vous n'avez pas montré les brevets officiels, personne ne vous croit. «Je suspecte les Nègres (...) d'être naturellement inférieurs à la race blanche (...) Sans faire mention de nos colonies, il y a des Nègres esclaves dispersés à travers l'Europe, on n'a jamais découvert chez eux le moindre signe d'intelligence», disait David Hume.

Le conflit historique : Le sujet a été persuadé par la conscience agressive que ses ancêtres sont passés du stade de sauvages cannibales non civilisés à celui d'humains civilisés en raison de l'esclavage et de la colonisation (mythe du sauveur blanc). Pour lui, les invasions européennes et arabes ont apporté à l'Afrique, bon nombre de techniques que celle-ci ignorait. Au-delà, il croit devoir sa liberté, plus à l'esprit « humaniste » des occidentaux (Schœlcher) qu'à celui de ses ancêtres. Tel est le résultat de la falsification de l'histoire du continent noir, de l'esclavage et de la colonisation. « Le silence sur la période esclavagiste s'accompagna du silence sur l'héroïsme des esclaves/ Si bien que de l'abolition de 1848, on ne retint ainsi que l'idéologie shoelchériste, le mythe du sauveur blanc, de la France émancipatrice et miséricordieuse ».

Le conflit culturel : Le sujet pense que la culture et la vision occidentale sont supérieures aux autres cultures. L'aliéné ignore la puissance de la production intellectuelle de ses propres ancêtres. Il va donc progressivement s'abandonner au complexe d'infériorité. Et pour masquer son état, il va s'occidentaliser et agir avec dédain envers ses frères de « race ». Ses arguments sont dignes d'un névrosé inculte. « Mais les blancs ont tout inventé, tu ne le vois pas », me lança un jeune étudiant africain inscrit à Sciences Po. Moi, je vois surtout l'état de son ignorance.

Le conflit social : Le sujet confronté à la Négrophobie sociale ambiante, choisi l'esquive. Il devient l'apôtre du métissage, de la mondialisation, de la vie en couple mixte. Pour lui, c'est la solution au problème du monde. Il a intégré l'hostilité de la conscience agressive mais refuse de l'affronter.

Le conflit idéologique : Le sujet considère que la culture africaine et afro-caribéenne sont dépassées par la culture occidentale qui représente la modernité. Son histoire, sa culture ne l'intéresse plus, c'est pour lui du passé. Il étudie la Renaissance européenne mais sourit lorsque, on lui parle de Renaissance Africaine.

Le conflit éducationnel : Le sujet va tout faire pour que ses enfants agissent, pensent et parlent comme de parfaits européens. Il choisira méticuleusement les jouets (poupée blanches) et les livres qu'ils auront à la maison. Il fabrique ainsi de véritables bombes psychologiques à retardement.

Le conflit de valorisation : Le sujet recherche un terrain de valorisation sociale pour masquer sa filiation africaine. Cette démarche peut prendre la forme d'une expression en langue française très sophistiquée (il whitise), d'une chasse obsessionnelle d'une âme sœur occidentale, d'une grande maîtrise de la littérature occidentale, du choix d'une voiture de gros gabarit alors qu'il vit dans un taudis, du choix exclusif de tenues vestimentaires de grande marque (clin d’œil aux Faroteurs coupé-décalé) etc.

Le conflit religieux : C'est le plus désastreux car la logique, la rationalité de la pensée sont aux abonnés absents. Le sujet est persuadé que c'est le Dieu de l'autre (blanc de préférence) qui sera sa planche de salut. Il ne perçoit pas l'universalité des croyances, ni l'universalité de Dieu mais ne voit que l'uniformité, la conformité et la soumission à un dogme religieux extra-africain, qu'on lui a généralement inculqué depuis l'enfance. Seul son passé d'ex-colonisé et son ignorance peut expliquer un tel comportement. Pour lui, la religion africaine n'est que sorcellerie (résultat de l'action des missionnaires) et n'a jamais pu faire germer l'idée d'un Dieu unique, créateur du ciel, de la terre et des hommes. L'aliénation culturelle dans ce domaine est astronomique.
Cependant, il existe une dualité insoupçonnée dans le conflit avec la conscience agressive, que nous révèle le professeur Grimaldi : « C'est l'ambiguïté par laquelle nous avons le sentiment d'être quand même l'objet de cette image que nous savons cependant que nous ne sommes pas. Nous nous sentons reconnu pour ce en quoi nous ne nous reconnaissons pas. Et c'est ce hiatus qui est insupportable ».

La dégradation du « Moi » d'un esprit culturellement aliéné.
A force d'être existentialisée et définie dans l'univers du paradigme occidental comme une espèce de sous-humanité, la conscience nègre a finit par croire en l'infériorité de son patrimoine historico-culturel et du coup a du mal à se positiver. Il en résulte une graduation notable de sa détérioration mentale que l'on peut percevoir comme suit :
— L'effacement du Moi : l'individu, se perçoit inconsciemment ou non en objet malléable et non en sujet responsable. Ce comportement source d'assistanat, est généré par exemple à la base par un système scolaire dans lequel il n'est jamais le sujet principal de la thématique étudiée.
— L'aliénation mentale : L'individu perçoit ses potentialités et les faits accomplis par ses ancêtres comme inférieures et glorifie les potentialités d'autrui. Ce comportement est sous tendu par un certain niveau d'ignorance.
— L'assimilation du Moi : L'individu cherche à ressembler au sujet hostile qui lui sert de modèle par souci de valorisation.
— La désintégration du Moi : l'individu décide de se projeter dans son sujet hostile et cherche à l'imiter sur tous les plans (langage, gestuel, épiderme...).
— La fuite du Moi : L'individu va contourner la perception sociale globalement négative de son être original et préférer le flou idéologique du mixage culturel (apôtre du métissage). Il fuit ainsi la lutte frontale.
— La déstabilisation du Moi : L'individu panique dès qu'il s'agit pour lui d'assumer seul ses responsabilités (c'est-à-dire, sans tutelle extérieure) et retarde le plus possible l'échéance.
— La désolidarisation du Moi : L'individu, hyper-sensible aux valeurs négrophobes véhiculées par sa société, va se désolidariser du groupe ciblé médiatiquement par les qualificatifs négatifs. Il va donc individualiser son existence pour tenter de passer outre les jugements esthétiques portés sur son essence culturelle africaine.
Cette détérioration est le fruit de l'évolution d'un contact hostile avec l'Europe, qui au fil du temps, distille subtilement aux jeunes consciences nègres, son venin idéologique. Quelles sont les caractéristiques de cette conscience déstabilisée :
— Principe de subordination : Le sujet ne s'autorise pas à penser par lui même et va toujours rechercher la tutelle intellectuelle du maître,
— Principe de complémentarité : Le sujet va chercher la zone de complémentarité avec le maître (la musique, le sport...)
— Principe de la fatalité : Le sujet va intérioriser son infériorité et l'hostilité ambiante sans se rebeller.
— Principe de la fuite en avant : Le sujet va éviter les zones de conflits avec le Maître.
— Principe d'auto-dévalorisation : Le sujet va dévaloriser ses potentialités et minimiser ses ambitions personnelles et collectives.
— Principe d'identification : Le sujet va s'identifier aux qualificatifs négatifs inculqués par la conscience hostile et voire même les idéaliser.
Pour comprendre les raisons de cette atrophie psychologique, il faut revenir en arrière et apprécier chronologiquement notre parcours historique. Il convient donc d'observer les phases suivantes :
La déshumanisation (époque de l'esclavage) : les Noirs étaient perçus comme des objets, des bêtes de somme, des biens meubles (Code noir),
L'humanisation coloniale (époque des abolitions) : Les abolitions ont entraîné une humanisation sélective des Noirs dont le patrimoine intellectuel et civilisationnel est toujours nié et ils ne peuvent jouir des fruits des avancées sociales ni des richesses qu'ils ont contribué à engendrer,
La déshumanisation moderne (époque des indépendances) : Toute souveraineté (foncière, financière, intellectuelle, spirituelle, économique, politique, culturelle...) est catégoriquement refusée aux Noirs qui doivent pour survivre, quémander de l'aide aux autres et s'enfoncer dans des relations internationales inégales basées sur l'assistanat et le racket de leurs richesses stratégiques.
La résignation (époque de l'assimilation et de la néo-colonisation) : Les Noirs, non préparés aux contraintes de la liberté, recherchent consciemment ou non, une tutelle spirituelle, économique et un paradigme étranger déjà codifié pour échapper à leur réalité et responsabilités.

L'aliénation culturelle, qui repose sur le socle de l'ignorance, engendre des crises de confiance et d'identité qui paralysent l'énergie créative d'un peuple et le maintient en servitude. En suivant cette voie, la mise sous tutelle occidentale de notre humanité africaine (culture, histoire, langue, stratégie de développement économique, épanouissement idéologique, éducation, religion, etc.) génère un statu quo qui ne peut qu'être inadmissible. Et c'est en cela que je comprends le grand Frederick Douglass, célèbre abolitionniste Africain-Américain, lorsqu'il disait que les Noirs ont cru que le problème était terminé avec l'abolition de l'esclavage. En fait, disait-il, le véritable problème a commencé au lendemain de l'abolition !

Le combat contre l’aliénation culturelle est donc le combat de l’Africain conscient contre les démons de l’impérialisme occidental qui veulent l’entrainer à détruire continuellement son essence originelle pour sacrifier sur l’autel de son aliénation/assimilation/désintégration, le sang de ses ancêtres nègres, qui coule dans ses veines !

Marcus Garvey disait :
"Si nous devons survivre, ce sera grâce à nos efforts, à notre propre initiative. Les faibles ne survivront pas dans les siècles durs, éprouvants, hérissés d’obstacles multiples qui vont suivre. Je fais appel à la fois à l’élite intellectuelle et aux communautés illetrées de notre race. Nous devons travailler ensemble. Ceux d’entre nous qui sont avantagés intellectuellement doivent faire preuve de patience envers les illettrés et les aider à voir clair. Si vous vous trouvez membres d’une même organisation, et que l’illettré essaye de vous mettre dans l’embarras, ne vous laissez pas emporter par une réaction de dégoût : souvenez-vous plutôt qu’il agit ainsi par ignorance. Votre devoir est d’être patient et de ne pas lui en tenir rigueur, car notre but consiste non pas à servir un intérêt personnel, mais à contribuer au développement de la race toute entière. C’est dans cette perspective, et au nom de cette conviction que je fais le sacrifice de moi-même pour aider cette race foulée aux pieds qu’est la mienne."

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